Le choix de la lutte

La stigmatisation  de l’obésité prend assise quand l’individu considéré comme “anormal” considère que c’est à juste titre. Il se dévalorise et se culpabilise. 

Les stigmatisations vis-à-vis des obèses ont été démontrées par plusieurs études. L’accès à l’emploi et à l’enseignement supérieur leur est plus difficile. L’accès à certains équipements collectifs est parfois bien compliqué. 
Les adultes ne sont pas les premiers à stigmatiser, les enfants sont souvent bien plus critiques voire cruels.
Le corps médical est peut-être le premier vecteur de la stigmatisation. On le sait, les conseils délivrés par les médecins prennent souvent l’allure d’incitations, qui, si elles ne sont pas suivies, sont assorties de l’annonce de “châtiments” futurs. 

Jean-Pierre Poulain (1) indique que l’objectivation de la stigmatisation des obèses a permis le développement d’une explication des relations entre obésité et statut socio-économique

Les chefs de service, les recruteurs exercent à l’égard des personnes obèses des évaluations plus souvent négatives qu’à l’égard des personnes minces, ce qui ralentit leur progression sociale… Les femmes fortes (pour ne pas dire grosses) réalisent plus souvent des mariages descendants, c’est à dire se marient avec des hommes de statuts sociaux moins élevés. 
Il semble qu’il faille élargir le cercle des acteurs incriminés : ceux qui s’intéressent à la génétique, la physiologie, la psychologie, la sociologie et les professionnels de la culture, de la communication …Surtout ne pas laisser les obèses mijoter seuls dans la marmite, bien d’autres y ont leur place. 

A partir de ces considérations, le choix de la lutte est pertinent. Lutte contre l’obésité ou lutte contre les discriminations et avec elle lutte contre la moralisation de la santé publique.

Les politiques  dans le collimateur

On parlera plus tard du fameux principe de précaution, qui gouverne bien des stratégies publiques et entre autres celles de la santé publique.

Dans le cas de la lutte contre l’obésité, les acteurs de la prévention ont décidé de ne pas appliquer ce principe. Car elles ne disposent pas à l’heure actuelle d’évaluations probantes quant à la réussite des solutions envisagées. En effet on a pu lire dans un éditorial du New Journal of Medecine : “ Tant que nous n’aurons pas de meilleures données sur les risques de l’excès de poids et les avantages et inconvénients de tenter de perdre du poids, nous devons nous souvenir que le traitement de l’obésité peut être pire que la maladie”.
Sans parler du pire, on peut au moins parler d’échec. Il s’avère que 90 à 95 % des régimes échouent et engendrent beaucoup de frustrations, elles-mêmes génératrices de reprise de poids. 

S’il est un domaine où les acteurs de la prévention n’ont pas de souci à se faire pour l’adhésion de la population à leurs exhortations, c’est bien celui qui nous occupe. D’autant que le public cible est bien plus important que celui visé par les mises en garde de l’OMS et autres autorités de santé publique. 
On pourrait en rester là et tondre le mouton chaque fois qu’il reprend de la toison. C’est lui la victime et le coupable à la fois. 

Recontextualiser la question

Depuis peu -les années 50 ne sont pas si loin à l’échelle de l’histoire et en Occident-, et le monde entier n’est pas concerné, il s’agit de gérer le trop d’aliments. La quantité, et aussi la diversité, et celle-ci va d’emblée rencontrer une peur ancestrale qui est celle de l’empoisonnement. La quantité et la diversité des messages informatifs et publicitaires, loin d’apaiser les peurs, ne font le plus souvent que les attiser voire les renforcer. 

La chasse aux mauvais aliments prend actuellement de l’ampleur, avec l’aide des moyens techniques. A vous de scanner les emballages et vous obtiendrez peut-être le bulletin rêvé qui accumule toutes les notes vertes.  
Les injonctions ou invitations , diront certains, franchissent de nouveaux échelons. Auparavant il fallait manger moins de( surtout sucres et graisses) maintenant il faut aussi privilégier les modes bio, locales. Passer de deux verres de vin à un litre d’eau; après tout peut-être réintroduire le beurre; s’interroger sur l’empoisonnement des poissons…

Rappel à l’ordre

Les obèses sont rappelés à l’ordre: vous ne pourrez pas toujours vous gonfler d’importance, dépasser les limites. Il vous faut dépenser plus et consommer moins. 
Quel embrouillamini moral. Il faut se rappeler que ce sont les précaires économiquement qui sont concernés par l’obésité et ils sont invités à se serrer encore plus la ceinture. 1984 ou tout le monde dans les bonnes cases et l’ascenseur vers l’immortalité pour d’autres. 
Toujours la chasse aux déviants, aux jaunes. La chasse aux sorcières et facile. Le peuple est convaincu que les obèses sont hors-la-loi. 

Le culte de la minceur n’est pas questionné. Il semble acquis que la minceur est une valeur morale qu’il faut cotoyer pour être dans la norme et surtout se sentir bien voire heureux. 
Et tant pis si l’on oublie, pour peu qu’on y ait pensé, qu’il s’agit ici de s’engager sur la route du désir. Certains ne l’oublient pas, à preuve le bruit assourdissant des messages publicitaires. Votre désir m’intéresse, disent-ils, et au passage vos économies. 

Mais que va faire la médecine dans cette galère ? 

Changer de peau

Si ce sujet, l’obésité, est passionnant et pour certains désespérant, c’est sans doute parce qu’il nous touche au plus près de notre imaginaire. La perte de poids est le plus souvent accompagnée de fantasmes. Que sera ma vie quand je serai plus mince et quelle sera-t-elle si je reprends du poids. La quête éternelle du changement de peau, d’une nouvelle image de soi. Et on s’adresse aussi au pouvoir. Beaucoup de domaines sont perçus comme inaccessibles, et le sont pour certains, hors de notre pouvoir. Ici, même si cela ressemble parfois au parcours de Sysiphe, tout et tous vous disent que c’est à votre portée. D’ailleurs les gros l’ont expérimenté, ils ont perdu du poids. Ils ont rechuté, mais c’est de leur faute, il suffisait de tenir le coup, se disent-ils. La fragilité et la force du genre humain voilà bien deux facettes qui sont le terreau de bien des contes et mythes. 

Et tout cela se déroule dans un espace temps. Il était une fois un obèse ou qui pensait l’être ou à qui on avait dit qu’il l’était. L’histoire commence. Quels sont les obstacles, les alliés et l’objectif final. L’objectif, facile c’est la perte de poids ! Peut-être mais aussi la satisfaction d’y être arrivé. Premier obstacle : si on y arrive, la satisfaction s’estompe et il faut tout recommencer… Ne pourrait-on pas une fois pour toutes geler cet instant? On dit qu’il ne faut pas brûler les étapes, y aller mollo, changer petit à petit. Adopter de nouveaux comportements. 
Les nouveaux comportements et nouvelles habitudes, ce serait bien de les incorporer. Comment font les autres. Ils y arrivent, ou n’ont même pas besoin de s’y mettre. Quelle injustice. Mais cela change, bientôt nous serons tous obèses. Et alors ?

Qui est responsable ?

On peut citer ici Olivier Abel (2): «  Si le rôle des institutions (le droit et les institutions judiciaires, l’éducation nationale, la santé publique) est bien de reconnaître que chacun a, diversement tout au long de sa vie, une part de fragilité, de vulnérabilité, comment protéger cela sans enfermer à nouveau la personne dans un rôle passif ? Comment trouver l’équilibre entre la responsabilité et la fragilité du sujet ? On le voit, c’est un des grands problèmes moraux de notre temps. Comment faire pour, à la fois, distinguer et réassocier la fragilité acceptée et la responsabilité acceptable ? Bien sûr on a des soignants, des praticiens, acteurs et responsables, et des patients vulnérables ; mais en même temps il faut rappeler les limites, les impuissances de celui qui agit, et rappeler les capacités, la responsabilité de celui qui subit. L’enjeu de cette question est aussi politique, au sens fort de la citoyenneté. Et cette question des capacités et des limites des uns et des autres touche à l’évolution du pouvoir médical. »

Quand on écoute les personnes qui ont perdu(et souvent repris ) du poids, on entend l’écho de cette dialectique entre vulnérabilité et responsabilité. Ils ont éprouvé avec rage et désespoir la spirale infernale qui les a conduit de la satisfaction de le prise de décision à la douleur de l’échec qui leur est infligé.
Il semble qu’il leur faudra apprendre ce qu’on enseigne dans les cercles qui parlent de l’addiction. Et si l’obésité était une maladie chronique comme l’alcoolisme par exemple?

Il faudra évidemment faire passer l’idée que tout est oscillation et que la soi-disant déviance est le lot de chacun. Et que les idéaux sont des machines à rêves. 

Cet objectif-là est loin d’être acquis quand on voit la part prise par la médiatisation du culte de la santé, parfaite et éternelle.

(1) Dictionnaire des cultures alimentaires. Jean-Pierre Poulain. Puf.
(2) Olivier Abel Publié dans « Obésités », Actes du Colloque de Madrid,  éditions des Laboratoires Roche, Neuilly 2002, p.12-16, et 44-49. 

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