Le dopage, question d’éthique?

« Il faut condamner le dopage. »

Voilà bien un sujet qui paraît indiscutable.
Mais y-a-t il un sujet qui résiste à la mise en cause?

Le point de départ de ce blog est précisément de creuser les fondements de certaines questions qui relèvent du domaine de la santé et qui nous amènent à débattre des implications de ces questions d’un point de vue philosophique.

Nous allons nous pencher sur cette question en nous aidant de la lecture d’un livre : « Le dopage est-il éthique?« , livre publié dans la collection « L’académie en poche » dont l’auteur est le Dr. Jean-Noël Missa, bio-éthicien. Nous en citons ici de larges extraits, mais vous recommandons la lecture de l’ouvrage.

Et le premier paragraphe nous lance directement au cœur de la question :

Le dopage est-il éthique? Vous pensez probablement que se doper, ce n’est pas bien. Et si on vous demandait d’expliquer pourquoi, vous répondriez peut-être ceci. « Se doper, c’est tricher ». « Se doper, c’est contraire à l’équité sportive ». « Se doper, c’est mauvais pour la santé ». Vos réponses sont inspirées par le bon sens. Mais le bon sens est parfois trompeur! En réalité, nous aurons l’occasion de découvrir ensemble que la santé et l’équité sportive sont des valeurs qui ne sont pas au coeur de la lutte antidopage contemporaine. L’argument de la santé et celui de l’équité ne sont que des prétextes mis en avant pour masquer une certaine philosophie du sport qui est à l’origine de la volonté d’interdire le dopage. L’antidopage, c’est d’abord, et avant tout, une quête morale qui trouve ses racines dans une philosophie naturaliste du sport. Selon cette conception, le sport de compétition doit récompenser le talent naturel et l’effort de l’athlète pour développer ses dons, sans avoir recours à des artifices médicamenteux ou technologiques. L’athlète qui se dope ne respecte pas cette conception naturaliste. Le recours à l’artifice technologique ou à des substances interdites rend l’athlète « impur » ou « sale ». Dans le cadre de cette pensée conservatrice, le dopage est perçu comme une faute. Il s’agit d’un péché contre la religion naturaliste du sport.

La philosophie naturaliste qui inspire l’approche prohibitionniste en matière de dopage n’est pas la seule philosophie susceptible d’encadrer le sport de haut niveau.

La médecine et ses développements biologiques et techniques s’est invitée dans le domaine du dopage dans le sens où elle a permis l’amélioration des capacités humaines. Elle est ainsi sortie du domaine thérapeutique diront certains, mais à l’heure actuelle on constate que certains développements des applications relatives au bien-être  flirtent eux-aussi avec cette frontière.

 « En 2003, un document contribua à légitimer ce domaine nouveau de l’activité biomédicale, la médecine non thérapeutique ou médecine d’amélioration. Il s’agit d’un rapport du President’s Council on Bioethics, le comité de bioéthique des Etats-Unis, entièrement consacré à la médecine non thérapeutique. La parution de ce rapport intitulé « Au-delà de la thérapie. La biomédecine et la quête du bonheur »  montre bien que ces questions liées à la médecine d’amélioration et à la transformation biologique de l’être humain ne relèvent plus seulement de la biologie-fiction mais bien aussi de la réalité de la technoscience contemporaine. Le rapport envisage quatre thèmes: la sélection et la modification génétique des embryons (chapitre 2 intitulé « Better children« ), l’amélioration des performances athlétiques (chapitre 3: « Superior performance« ), la prolongation de la vie (chapitre 4: « Ageless bodies« ), la modification de l’humeur et des fonctions cognitives (chapitre 5: « Happy souls »). Les technologies d’amélioration (enhancement technologies) concernent donc aujourd’hui presque tous les domaines de la biomédecine (design génétique, modification des fonctions cognitives et émotionnelles, augmentation de la durée de vie) et pas seulement l’aéelioration des performances sportives… » 

Si l’on prend l’exemple des fonctions cognitives et émotionnelles, on peut mentionner le Prozac, un antidépresseur  que le psychiatre Peter Kramer eut l’idée de prescrire non seulement  à ses patients  mélancoliques mais aussi à des sujets qui n’avaient aucun trouble psychiatrique, pour qu’ils se sentent « mieux que bien », selon l’expression devenue fameuse de Kramer. La Rilatine (méthylphénidate chlorhydrate), une amphétamine souvent donnée à des enfants pour soigner des troubles attentionnels, peut aussi améliorer les fonctions cognitives d’un adolescent qui ne souffre d’aucun trouble particulier mais qui décide seul ou à l’instigation de ses parents de se doper aux amphétamines pour maximiser ses chances de succès lors d’un examen scolaire. Apparaît ainsi souvent pour les nouveaux produits un usage off label qui devient parfois plus fréquent que l’indication thérapeutique classique.

Guérir ou améliorer le bien-être, où est la limite ? Améliorer les performances ou doper, comment déterminer la frontière ?

Pour parler de tricherie, il faudra être d’accord sur la manière de préciser les règles. Pour le moment, certaines substances et certaines pratiques sont visées.

« Les substances que prennent les sportifs pour améliorer leur performance, des produits comme les amphétamines, l’érythropoïétine, les corticoïdes ou l’hormone de croissance ont d’abord été utilisées à des fins thérapeutiques. De la même façon, des technologies médicales comme la thérapie génique ou l’injection de cellules souches sont susceptibles d’être appliquées à des fins mélioratives chez les sportifs. Cette évolution représente un changement de paradigme dans la pratique médicale. Au sein de la médecine classique, thérapeutique, s’est développée, insensiblement, une autre médecine dont l’objectif n’est plus de guérir, mais d’améliorer, une « médecine dopante ». Dans son ouvrage « Better than Well« , le philosophe et bioéthicien Carl Elliott s’est livré à une  analyse des multiples aspects des technologies d’amélioration dans la société américaine contemporaine. Depuis une dizaine d’années, aux Etats-Unis d’abord puis en Europe, de nombreux auteurs -médecins, philosophes, bioéthiciens, juristes- se sont penchés sur le thème des technologies d’amélioration. La médecine n’est plus uniquement thérapeutique. Certains attendent d’elle qu’elle intervienne dans l’amélioration des performances et dans le « perfectionnement » de l’humain. »

Cette possibilité d’améliorer l’homme doit-elle être gérée collectivement et donc politiquement ou laissée à la liberté individuelle ?

Les penseurs libéraux (Jonathan Glover, Ronald Dworkin, Nicholas Agar, Alex Mauron, John Harris, Arthur Caplan…) estiment que la décision d’utiliser des technologies d’amélioration relève largement de la liberté individuelle. Même s’ils sont prêts à défendre l’idée d’une modification biotechnologique de l’être humain au nom du respect de la liberté individuelle et du principe de non-nuisance, les penseurs libéraux n’adhèrent pas pour autant au mouvement utopiste et hypertechnophile que représente le transhumanisme, ni à la dimension quasi-religieuse du mouvement. Les transhumanistes sont des prophètes qui encouragent la transformation de l’homme par la technoscience.

« Tout dépend de la philosophie du sport que l’on souhaite choisir pour définir les règles du sport de compétition. Le cadre actuel est naturaliste et bioconservateur. C’est celui que défend depuis vingt ans l’Agence mondiale antidopage. »

L’interdiction du dopage dans le sport est mise en avant pour ne pas mettre en danger la santé des athlètes. Cet argument est lui-aussi source de débats pour l’auteur.

 « Mais il faudrait interroger la véracité de cette mise danger au regard des preuves scientifiques disponibles. Ce discours présentant le dopage comme un fléau pour la santé des sportifs mériterait d’être remis en question ou, en tout cas, d’être nuancé. Les partisans de l’antidopage se plaisent à rappeler certains cas mythiques d’accidents mortels causés par le dopage, par exemple ceux des cyclistes Arthur Linton, Knud Enemark Jensen, Tom Simpson…  Certains auteurs considèrent aujourd’hui que ces discours sur les victimes du dopage sont en grande partie infondés et contribuent à créer un sentiment de peur renforçant la légitimité du discours antidopage. Les dangers du dopage ne sont ni systématiques ni généralisables. Le danger est lié à la nature, à la durée et à la quantité des substances utilisées.  Les effets secondaires des produits dopants décrits dans la littérature (érythropoiétine, stéroïdes androgènes anabolisants, corticoïdes, stimulants, hormone de croissance…) ont été observés essentiellement chez des sujets malades. Peu de publications rapportent des effets secondaires graves dans la population sportive. La prohibition rend évidemment difficile les études scientifiques sur les effets secondaires des substances dopantes chez les sportifs. Il n’y a pas suffisamment de données objectives pour juger si les risques pour la santé dans le cadre d’une politique plus libérale autorisant certaines formes de dopage sous contrôle médical seraient moins élevés que dans le cadre de la politique prohibitionniste actuelle. Seuls les athlètes les plus aisés financièrement peuvent se payer le luxe de prendre les conseils d’un médecin privé pour leur préparation biomédicale. Tout laisse penser que la clandestinité accroit considérablement les risques liés au dopage. Un des principaux dangers aujourd’hui est que l’on peut se procurer les produits dopants sur Internet, aussi bien des substances approuvées que des molécules qui sont toujours au stade de la phase expérimentale des essais cliniques ou précliniques. »

Autre question intéressante : Le sport de compétition est-il bon pour la santé ?

« Il y a un autre point fondamental relatif à cette question de la santé des athlètes. Indépendamment de toute forme de dopage, le sport de haut niveau est, lui même, source de risques importants. Les risques pour la santé causés par le dopage ont certainement été surévalués par rapport aux dangers liés à la simple pratique du sport de compétition. Les autorités sportives insistent fortement sur les effets nocifs du dopage sur la santé mais parlent beaucoup moins des risques liés à la pratique du sport. De façon générale, le sport de compétition peut causer de nombreuses pathologies. »
« Dès qu’on s’écarte de la question du dopage, la santé des athlètes ne semble plus être la priorité. Ne serait-il pas souhaitable aujourd’hui d’envisager de nouvelles mesures pour diminuer les risques liés au sport de compétition? »
« Les organisateurs des épreuves cyclistes ont-ils songé, par exemple, à neutraliser la course dans les descentes de col en cas d’orage, dangereux pour la santé? »

De plus, les produits incriminés ne pourraient-ils pas améliorer la santé des athlètes ?

Mais toutes les formes de dopage ne sont pas nocives. Personne n’a jamais démontré, par exemple, que prendre de l’EPO en maintenant un hématocrite inférieur à 50 % présentait un risque particulier. Il est même permis d’imaginer, ne fût-ce qu’à titre d’hypothèse théorique ou d’expérience de pensée, des formes de dopage qui diminueraient les risques liés à la pratique du sport. Faudrait-il aussi interdire un dopage qui aurait des conséquences favorables pour la santé?  Imaginons par exemple que la prise de dopants cognitifs, en améliorant la concentration et l’attention des athlètes, puisse diminuer les risques de chute dans certaines disciplines sportives comme la descente à ski. Si cet effet était démontré expérimentalement, faudrait-il encore empêcher les athlètes d’avoir recours à des dopants cognitifs? En 1998, Juan Antonio Samaranch, Président du CIO, proposa une définition personnelle du dopage qui fit scandale à l’époque: « Le dopage est tout ce qui, d’une part, nuit à la santé d’un sportif et, d’autre part, augmente artificiellement ses performances. Si ce n’est que le deuxième cas, pour moi ce n’est pas du dopage. Si c’est le premier cas, ça l’est ». Les paroles de Samaranch avaient choqué à l’époque. Elles étaient pourtant justes.

En conclusion du débat de l’argumentation des risques pour la santé du dopage, l’auteur revient sur le principe philosophique qui explicite le positionnement de la politique prohibitionniste actuelle.

« Selon nous, préserver la santé n’est pas la raison véritable de la politique prohibitionniste. L’antidopage trouve plutôt ses racines dans des positions métaphysiques ou idéologiques liées à une conception naturaliste ou bioconservatrice du sport de compétition. Le problème principal de la politique prohibitionniste est son inefficacité. Non seulement l’AMA ne parvient pas à maximiser l’équité sportive ou à minimiser les risques pour la santé de l’athlète, ce qui devrait être les deux objectifs fondamentaux d’une politique antidopage. Mais, qui plus est, la politique prohibitionniste engendre aussi un certain nombre d’effets pervers qui ont de graves conséquences sur le bien être des athlètes et sur le bon déroulement des compétitions sportives. »

D’autres effets pervers de la politique anti-dopage sont relevés par l’auteur comme les atteintes à la vie privée des athlètes, la criminalisation et la diabolisation des athlètes, l’hypocrisie dans la sport, la réécriture continuelle des palmarès, la confusion engendrée et le développement de la suspicion généralisée.

Le sport et surtout le sport de compétition ne porte-t-il pas en lui les contradictions qui nous amènent à ce sujet ? Et oserai-je  dire avec lui les contradictions des spectateurs (légèrement fanatiques) de ces compétitions?

 » Le dopage n’est rien d’autre que la conséquence logique de la quête d’une maximisation de la performance. La nature du sport de compétition incite les athlètes à compléter leur entraînement par une préparation biomédicale. Il peut sembler paradoxal de vouloir leur interdire une pratique qui est au cœur même de la logique du sport de compétition: améliorer, à n’importe quel prix, les performances. On demande à l’athlète de « se dépasser » , de battre des records mais, dans le même temps, on lui interdit de recourir au dopage. Sans recours aux technologies ou aux produits d’amélioration, il y a peu de chance qu’une athlète batte dans un futur proche les 10’49 de Florence Griffith Joyner sur 100m  (en 1988) ou qu’un cycliste fasse un chrono supérieur au 36 minutes 45 secondes de Marco Pantani dans la montée de l’Alpe-d’Huez (en 1997). Certains records sont presque impossibles à battre avec un corps « naturel ». On peut évidemment trouver absurde cette quête d’amélioration des performances et estimer qu’il faut renoncer à vouloir battre des records mais, ce faisant, on mettrait fin du même coup au sport de compétition, objectif utopique et peu désirable. »

« Le dopage n’est pas, comme le prétendent les prohibitionnistes, contraire à l’esprit sportif: il fait partie de la réalité, de la logique et de l’histoire du sport de compétition. Dire que le dopage est contraire à l’esprit du sport est une contre-vérité. Dans les fondements du Code mondial antidopage, il est écrit que « le dopage est contraire à l’essence même de l’esprit sportif ». Au contraire, il ne faut pas avoir peur d’affirmer que le dopage fait partie intégrante du sport de compétition, de sa réalité, de son histoire, de sa logique, et donc de son « essence », si l’on tient absolument à utiliser le vocabulaire de l’ontologie. »

Douce illusion des commentateurs et avec eux des spectateurs qui croient voir dans le dopage un phénomène récent …

« D’un point de vue historique, le dopage a toujours été présent dans certaines disciplines comme l’athlétisme ou le cyclisme. L’accès à la confrérie des cyclistes professionnels passait quasi obligatoirement par le rituel initiatique du dopage. Au début, le néophyte qui avait un tant soit peu de talent croyait toujours qu’il pouvait pratiquer le cyclisme sans se doper. Son organisme était frais, il récupérait vite, gagnait des courses et rivalisait même avec des adversaires dont on disait qu’ils étaient chargés. Puis la fréquence et le nombre des courses augmentaient, et il était très vite confronté au fossé qui existait entre lui et ceux qui « se soignaien ». Le passage à l’acte se faisait alors petit à petit. On lui proposait d’abord des produits inoffensifs mais qui étaient administrés par injection. Cette première étape permettait de franchir un premier seuil psychologique car, dans l’esprit du jeune cycliste, la piqûre était synonyme de dopage. La suite venait logiquement. Puisque l’activité était améliorée par un produit de récupération, on passait au comprimé de corticoïde banal, conseillé par un équipier qui assurait que ce n’était pas dangereux. Au début, le bénéfice était évident. Mais par la suite, avec l’accoutumance, comment ne pas augmenter les doses et refuser les produits plus lourds, stéroïdes, amphétamines, EPO… ? Tous les coureurs avaient connu cette spirale implacable. Certains résistaient plus longtemps que d’autres mais tous, ou presque, finissaient par céder, pour conserver leur boulot de cycliste professionnel et par amour du vélo. Certes, le dopage n’était pas officiellement imposé par l’équipe. Mais celui qui ne prenait rien se doutait bien que son contrat ne serait pas renouvelé. II savait aussi qu’il n’avait aucune chance de figurer dans les prétendants à la victoire finale. Le dopage fait partie intégrante de la culture du cyclisme. »

« Dire que le dopage est contraire à l’esprit du sport, c’est donc nier l’histoire, la réalité et la logique du sport. Le dopage est au cœur du sport de compétition. La nature du sport professionnel conduit les athlètes à parachever leur entraînement par une préparation biomédicale. On peut regretter ce fait et vivre dans la nostalgie d’un soi-disant sport « pur » qui n’a, en vérité, jamais existé. Mais on peut difficilement nier que le recours au dopage et à la technologie biomédicale trouve spontanément sa place dans la philosophie de maximisation des performances qui est celle du sport de haut niveau. N’est-il donc pas paradoxal de vouloir interdire un comportement qui résulte de la philosophie de base du sport de compétition ? Ne serait-il pas plus cohérent d’admettre que l’amélioration biomédicale du sportif fait partie intégrante de la préparation de l’athlète de haut niveau. »

Et où situer la limite entre dopage naturel et artificiel ?

« Cette brève et très partielle histoire de l’antidopage montre bien que les frontières entre dopage autorisé et dopage non autorisé sont définies arbitrairement et en perpétuelle évolution. La différence entre dopage naturel et dopage artificiel est elle-même artificielle. Un hématocrite élevé permet d’améliorer les performances, en particulier dans les sports d’endurance. Les sportifs Colette Besson, Lasse Viren, Kenenisa Bekele, Halle Gebrselassie, Eero Mäntyranta, Bjarn Riis, Marion Jones, Marco Pantani, Riccardo Ricco, et Floyd Landis ont tous bénéficié, pour triompher lors de compétitions menées dans leurs disciplines respectives, d’un taux de globules rouges élevé dans le sang leur permettant d’être particulièrement performants. Quelle est la différence entre ces athlètes? Certains ont enfreint les règles du dopage, d’autres non. Besson, Viren, Mäntyranta, Bekele et Gebrselassie sont restés dans la zone verte autorisée. Ils n’ont jamais violé les règles. Colette Besson, championne olympique sur 400m aux Jeux de 1968, a été une des premières athlètes à s’entraîner en altitude pour élever artificiellement son hématocrite. Cette pratique a toujours été autorisée. Spécialistes des courses de fond, Bekele et Gebrselassie ont bénéficié d’un hématocrite naturellement élevé parce qu’ils ont vécu sur les hauts-plateaux d’Éthiopie. Skieur de fond finlandais, Eero Mäntyranta a gagné sept médailles aux Jeux olympiques d’hiver entre 1960 et 1968. Il disposait d’un avantage sur ses concurrents, une mutation génétique induisant une modification d’un récepteur à l’érythropoïétine. Cette modification a pour conséquence d’augmenter l’hématocrite, permettant ainsi à Mäntyranta de bénéficier d’une sorte de « dopage naturel ». Certains ont prétendu que Lasse Viren, avait eu recours à des transfusions sanguines pour devenir le double vainqueur du 5000m et du 10000m aux Jeux de Munich et de Montréal, un exploit que même Zatopek n’avait pas réalisé et qui n’a plus jamais été réédité. Mais à l’époque, l’autotransfusion n’était pas interdite par les codes sportifs. »

« Historiquement, le dopage n’a pas toujours été condamné. Les premières lois et pratiques de répression du dopage remontent aux années 1960. En France, est promulguée la loi du 1er juin 1965 tendant à la répression de l’usage des stimulants à l’occasion des compétitions sportives. Cette loi prévoit de punir d’une amende quiconque aura, en vue ou au cours d’une compétition sportive, utilisé sciemment une substance destinée à accroître artificiellement et passagèrement ses possibilités physiques et susceptible de nuire à sa santé ».

Quelle philosophie et quelle éthique à la base du sport et du sport de compétition privilégier ?

« L’éthique à l’oeuvre et prônée par l’AMA  ( sur base d’une philosophie naturaliste et bioconservatrice) est celle qui privilégie l’esprit sportif à savoir celle  qui  préserve la valeur intrinsèque du sport, qui valorise l’éthique, le franc jeu et l’honnêteté – La santé – L’excellence dans la performance – L’épanouissement de la personnalité et l’éducation – Le divertissement et la joie – Le travail d’équipe – Le dévouement et l’engagement – Le respect des règles et des lois – Le respect de soi-même et des autres participants – Le courage – L’esprit de groupe et la solidarité. Le dopage est contraire à l’essence même de l’esprit sportif ».

D’autres ont un autre point de vue, comme le relève le Dr. Jean-Noël Missa.

« Certains penseurs privilégient aujourd’hui une éthique libérale et pensent que la légalisation du dopage sous contrôle médical aurait pour effet paradoxal de diminuer les risques pour la santé des athlètes en permettant d’éviter que la prise des produits dopants se fasse dans la clandestinité. La légalisation mettrait en même temps fin à un paternalisme malsain visant à protéger l’athlète et à faire en sorte qu’il ne puisse succomber à la tentation de prendre certains risques. Pour Norman Fost, empêcher les athlètes de se doper constitue une forme de paternalisme. « Qu’une personne compétente recherche ou non un plaisir ou un gain financier comportant des risques relève d’une décision personnelle. Tant que l’activité n’impose pas de fardeaux involontaires aux autres, nous refusons toute ingérence paternaliste dans les comportements à risque ». Qu’est-ce qui justifie ce paternalisme et ce protectionnisme à l’égard du sportif ? N’a-t-il pas choisi cette forme de vie ? N’est-il pas adulte et informé ? N’est-il pas libre de prendre ou non certains risques au terme d’un calcul entre ceux-ci et les bénéfices espérés? Et si les risques peuvent être plus élevés, les bénéfices possibles ne sont-ils pas à leur mesure ? Constamment, dans la vie quotidienne, professionnelle et privée, il était possible et légitime de se poser la question du degré de liberté et de conscience avec lesquelles les individus choisissaient d’agir ou de ne pas agir dans des situations très diverses. Ce n’est pas pour autant qu’il faut intervenir en prétendant faire leur bien malgré eux dès lors qu’ils ont accès à l’information qui leur permettait de juger. Pour un libéral ou un transhumaniste, l’excellence dans le sport dépend de plus nombreux facteurs que le simple talent naturel optimisé par l’entraînement. C’est la règle des quatre T qui, au delà du talent naturel (Talent)  optimisé par l’entraînement (Training), insiste sur l’mportance de la technologie du matériel sportif (External technology) et sur la technologie biomédicale (Biomedical Technology) pour réaliser l’idéal de maximisation de la performance inhérent au sport de compétition. Dans cette conception libérale du sport de compétition, le talent et l’entraînement doivent être optimisés par la science et la technologie. »

La philosophie naturaliste et bioconservatrice constitue la philosophie officielle des autorités sportives.
Mais, encore une fois, ce n’est pas la seule philosophie possible pour encadrer le sport de compétition.
Même si ce n’est pas nécessairement souhaitable, on pourrait envisager un sport dont le cadre
philosophique serait libéral ou même transhumaniste. Se doper n’est donc pas nécessairement tricher.
Tout dépend de la philosophie du sport que l’on choisit pour définir les règles du sport de compétition.

Mise en évidence dans des questions sociales particulièrement d’actualité, la question de l’égalité entre sportifs peut aussi être évoquée.

« Le sport de compétition ne relève pas d’une philosophie égalitariste. L’égalité est loin d’être la valeur centrale du sport professionnel. Le sport de compétition est profondément inégalitaire. Schématiquement, l’athlète qui gagne est celui qui a le meilleur potentiel génétique et qui dispose des conditions d’entraînement et d’encadrement médical les plus favorables. L’expression « concourir sur un pied d’égalité »  (to compete on a level playing field) est trompeuse. Lorsque l’Agence mondiale antidopage interdit le recours aux technologies ou aux produits dopants pour « garantir aux sportifs du monde entier l’équité et l’égalité », elle défend implicitement une philosophie naturaliste qui considère le sport comme l’arbitre impartial des inégalités naturelles. Dans cette optique, être juste, c’est respecter ces inégalités. L’AMA défend donc un sport de compétition dont le rôle est de mettre en avant les inégalités naturelles. Cette philosophie récompense l’athlète qui est génétiquement et physiologiquement le plus doué, l »animal » humain le plus fort, le plus endurant ou le plus rapide. En défendant le respect du « donné naturel », cette conception s’apparente au courant bioconservateur dans le débat sur la médecine d’amélioration (enhancement medecine). La philosophie naturaliste de l’AMA peut même être transformée par des prêtres de l’antidopage en une véritable religion naturaliste. Dans cette conception religieuse, le dopage devient un véritable péché. »

Alors comme pour la toxicomanie, la légalisation du dopage serait une solution ? Pas si simple, comme le rappelle l’auteur dans sa conclusion.

« Il n’est pas aisé de dire quelle est la meilleure politique à adopter en matière de dopage. Ce problème n’offre pas de solutions faciles. Mais l’approche pragmatique autorisant le recours à certaines formes de bioamélioration sous contrôle médical semble être la plus en cohérence avec la philosophie globale du sport de compétition: maximiser la performance. Nous pensons que, pour cette raison, la philosophie de l’antidopage est condamnée à perdre du terrain dans les années à venir. Elle pourrait connaître le même destin que l’idéologie de l’amateurisme qui a combattu le professionnalisme – et persécuté les sportifs qui acceptaient des rémunérations – avant de perdre progressivement pied dans les années 1970 en raison de son inadéquation avec la nouvelle réalité du sport dans un monde s’ouvrant davantage au libéralisme et au capitalisme. »

« Il n’y a pas une seule attitude possible en matière de dopage. Il existe un pluralisme des théories morales. L’éthique n’est certainement pas l’apanage des partisans de la thèse prohibitionniste, comme semblent parfois le penser certains chevaliers blancs de la lutte antidopage. Différentes thèses sont en présence et il serait illusoire de croire que les penseurs prohibitionnistes ont le monopole de l’éthique. Des philosophes, des sociologues, des sportifs défendent aujourd’hui des arguments intéressants permettant de réfléchir au bien-fondé d’une politique interdisant dans le domaine du sport l’usage de substances dopantes. Pour quelles raisons une société encourageant l’amélioration de la performance dans tous les domaines de la vie interdirait-elle des techniques permettant d’améliorer encore et toujours les résultats des athlètes ? Pour autant, nous devons reconnaître que la légalisation du dopage est loin de constituer une solution pleinement satisfaisante. Nous avons stigmatisé l’inefficacité et les effets pervers de la lutte antidopage parce que c’est aujourd’hui la politique officielle des autorités sportives. Mais l’honnêteté intellectuelle nous invite à ajouter que la libéralisation du dopage présente, elle aussi, des effets indésirables. Le principal défaut de cette position peut s’énoncer ainsi : en libéralisant le dopage, on oblige les athlètes qui n’ont pas envie de se doper à se convertir au dopage ou à renoncer à la compétition . Elle élimine ainsi de facto la possibilité de pratiquer un sport de compétition sans avoir recours au dopage. La question du dopage est donc un problème qui n’offre aucune solution pleinement satisfaisante. La politique – et l’éthique qui l’accompagne – que l’on souhaite adopter en cette matière dépend d’un choix sur le type d’effets pervers que l’on préfère éviter. Mais ce choix lui-même n’est-il pas une illusion ? Au-delà du débat « pour ou contre le dopage », nous avons le sentiment qu’il est impossible de prévenir l’avènement de certaines formes d’amélioration biotechnologiques dans le sport. C’est également l’avis de Ted Friedmann, un spécialiste américain des applications de la thérapie génique en médecine sportive : « Pourquoi pensons-nous que les approches génétiques de l’amélioration des performances sportives soient inévitables ? D’abord, les athlètes aiment prendre des risques. Ce sont de jeunes personnes en bonne santé qui se croient invulnérables. Et on sait qu’ils sont prêts à accepter toutes sortes de risques. Des enquêtes de sondage ont montré que la plupart d’entre eux accepteraient de perdre 20 ans de leur vie si on leur assurait une médaille d’or aux prochaines Olympiades. Ils prendraient ce risque pour gagner la médaille. Il existe des pressions financières et patriotiques pour stimuler les athlètes à réaliser des performances et à gagner. Nous savons que les athlètes ont déjà recours au dopage pharmacologique. Nous savons qu’ils sont informés des technologies de transfert d’ADN et de thérapies géniques. Cette technologie est encore imparfaite mais progresse rapidement. Et nous savons que de nombreuses expérimentations en thérapie génique utilisent des gènes qui présentent des intérêts potentiels pour le sportif : gènes de l’érythropoïétine, de l’hormone de croissance… D’énormes pressions existent au sein du monde sportif qui rendent cette direction très vraisemblable, et même inévitable ».
Si on suit les raisonnement de Friedmann, il existerait une sorte de destin technologique inhérent au sport de haut niveau. Qu’on le veuille ou non, le scénario le plus probable relatif à l’évolution du sport de compétition comprend une utilisation croissante du génie biotechnologique pour améliorer les performances. »

Le dopage est-il éthique? Dr. Jean-Noël Missa. Collection « L’académie en poche« 

R. Bontemps

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