L’homme peut-il appréhender le fléau?

A l’aube de l’épidémie de Covid-19, nous avons pu entendre de nombreuses manifestations de minimisation (« ce n’est qu’une grippette »), voire de déni. Nombre d’entre nous se berçaient de l’illusion que le virus n’atteindrait pas notre milieu de vie: « la Chine, c’est loin »; « la médecine ici est mieux organisée »; etc.

A l’heure du déconfinement, il semble que cette belle insouciance reprenne le dessus chez un certain nombre de nos concitoyens.

Lancée le 16 avril, la deuxième enquête Sciensano a parlé. Entre autres informations, on y apprend que, depuis le confinement, il y a bel et bien un léger relâchement – avoué – dans la population (La Libre.be 15-05-2020).
Nous pensons que lorsqu’on a annoncé le déconfinement, il y a déjà eu un effet de relâchement et c’est ce qu’on voit maintenant. C’est préoccupant (Propos du Dr Marius Gilbert rapporté dans La Libre.be 14-05-2020).

Sans vouloir verser dans le camp des alarmistes ou des hygiénistes qui voudraient, sous prétexte du risque infectieux, régenter les moindres gestes de la vie quotidienne de nos concitoyens, on peut s’interroger philosophiquement sur la signification du relâchement, par certains, des mesures de protection.

S’agit-il d’inconscience? De déni? De lassitude liée à la pesanteur et à la durée de la crise sanitaire?
S’agit-il de cette fameuse « nonchalance » évoquée par Montaigne? Ce dernier ne prône pas la prise de risque inconsidérée, car il pense que nul ne peut mépriser la vie (et la vie implique des activités, des relations sociales) et son être propre. Mais la mort peut être acceptée puisqu’inéluctable. Je veux qu’on agisse, et qu’on allonge les offices de la vie tant qu’on peut, et que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait (Michel de Montaigne, Les Essais).

Les réflexions si actuelles de Camus: à propos de la notion de fléau

Dans « La peste », Camus nous propose d’autres clés de lecture. Et si l’homme n’était pas capable d’appréhender la réalité d’un fléau?
Les fléaux, en effet, sont une chose commune, mais on croit difficilement aux fléaux lorsqu’ils vous tombent sur la tête. Il y a eu dans le monde autant de pestes que de guerres. Et pourtant pestes et guerres trouvent toujours les gens aussi dépourvus. Le docteur Rieux était dépourvu, comme l’étaient nos concitoyens, et c’est ainsi qu’il faut comprendre ses hésitations. C’est ainsi qu’il faut comprendre aussi qu’il fût partagé entre l’inquiétude et la confiance. Quand une guerre éclate, les gens disent: « ça ne durera pas, c’est trop bête ». Et sans doute une guerre est certainement trop bête, mais cela ne l’empêche pas de durer. La bêtise insiste toujours, on s’en apercevrait si l’on ne pensait pas toujours à soi. Nos concitoyens à cet égard étaient comme tout le monde, ils pensaient à eux-mêmes, autrement dit ils étaient humanistes: ils ne croyaient pas aux fléaux. Le fléau n’est pas à la mesure de l’homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c’est un mauvais rêve qui va passer. Mais il ne passe pas toujours, et de mauvais rêve en mauvais rêve, ce sont les hommes qui passent, et les humanistes, en premier lieu, parce qu’ils n’ont pas pris leurs précautions. Nos concitoyens n’étaient pas plus coupables que d’autres, ils oubliaient d’être modestes, voilà tout, et ils pensaient que tout était encore possible pour eux, ce qui supposaient que les fléaux étaient impossibles. Ils continuaient de faire des affaires, ils préparaient des voyages et ils avaient des opinions. Comment auraient-ils pensé à la peste qui supprime l’avenir, les déplacements et les discussions? Ils se croyaient libres et personne ne sera jamais libre tant qu’il y aura des fléaux. 

Lassitude et négligence

Camus évoque aussi la lassitude liée à la durée et à l’habitude des conséquences du fléau. Lassitude qui expliquerait un relâchement collectif des efforts de maîtrise de l’épidémie. Mais le plus dangereux effet de l’épuisement qui gagnait, peu à peu, tous ceux qui continuait cette lutte contre le fléau, n’était pas dans cette indifférence aux évènements extérieurs et aux émotions des autres, mais dans la négligence où ils se laissaient aller. Car ils avaient tendance alors à éviter tous les gestes qui n’étaient pas absolument indispensables et qui leur paraissaient toujours au dessus de leurs forces. C’est ainsi que ces hommes en vinrent à négliger de plus en plus souvent les règles d’hygiène qu’ils avaient codifiées, à oublier quelques-unes des nombreuses désinfections qu’ils devaient pratiquer sur eux-mêmes (…)

Acceptation, ignorance et héroïsme

La (re)lecture de « La Peste » dans le contexte de cette pandémie nous offre par ailleurs bien d’autres pistes de réflexion.

Pourquoi avons-nous accepté sans trop de remous cette formidable privation de libertés qu’est le confinement imposé par autorité? Est-ce simplement, pour suivre Camus, par nécessité? Nos concitoyens s’étaient mis au pas, ils s’étaient adaptés, comme on dit, parce qu’il n’y avait pas moyen de faire autrement.

Dans cet extrait, Camus évoque des attitudes que nous avons rencontrées au cours de dernières semaines: d’une part les prises de position péremptoires de certaines personnes ignorantes s’auto-proclamant une expertise, d’autre part une nouvelle mythologie de l’héroïsme.
Mais le narrateur est plutôt tenter de croire qu’en donnant trop d’importance aux belles actions, on rend finalement un hommage indirect et puissant au mal. Car on laisse supposer alors que ces belles actions n’ont tant de prix que parce qu’elles sont rares et que la méchanceté et l’indifférence sont des moteurs bien plus fréquents dans les actions des hommes. (…) Le mal qui est dans le monde vient presque toujours de l’ignorance, et la bonne volonté peut faire autant de dégâts que la méchanceté, si elle n’est pas éclairée. Les hommes sont plutôt bons que mauvais et en vérité ce n’est pas la question. Mais ils ignorent plus ou moins, et c’est ce qu’on appelle vertu ou vice, le vice le plus désespérant étant celui de l’ignorance qui croit tout savoir et qui s’autorise alors à tuer. (…) C’est pourquoi le narrateur ne se fera pas le chantre trop éloquent de la volonté et d’un héroïsme auquel il n’attache qu’une importance raisonnable. (…) Ceux qui se dévouèrent aux formations sanitaires n’eurent pas si grand mérite à le faire, en effet, car ils savaient que c’était la seule chose à faire et c’est ne pas s’y décider qui alors eut été incroyable. (…) On ne félicite pas un instituteur d’enseigner que deux et deux font quatre. On le félicite peut-être d’avoir choisi ce beau métier. (…) Il fallait lutter de telle ou telle façon et ne pas se mettre à genoux. Toute la question était d’empêcher le plus d’hommes possible de mourir et de connaître la séparation définitive. Il n’y avait pour cela qu’un seul moyen qui était de combattre la peste. Cette vérité n’était pas admirable, elle n’était que conséquente.

« La Peste », un ouvrage à relire…

Patrick Trefois

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