La société contemporaine face au retour de la mort ?

Notre vécu collectif de la pandémie est évidemment un révélateur de l’évolution de nos sociétés face à la mort. 

Nos ancêtres ont été confrontés depuis toujours à des épidémies meurtrières. Peste, choléra, variole, tuberculose… étaient cycliquement ou endémiquement responsables de centaines de milliers de morts. Ces coupes sombres dans la population dépeuplaient périodiquement les villes et les campagnes. Dès le 19ème siècle, les évolutions de l’hygiène publique et l’amélioration des conditions de vie (égouts, habitat, alimentation, etc) ont amélioré progressivement la situation, plus particulièrement en Europe. Cette tendance favorable a été soutenue également par l’apparition de mesures médicales plus efficaces (vaccination, antibiotiques, etc). Au cours des dernières décennies, nous nous sommes habitués à un monde plus sûr sur le plan des grandes épidémies. 

Une autre évolution, plus socio-culturelle, nous a éloigné des confins de la mort. Celle-ci survenait généralement dans le foyer familial, sous les yeux d’un noyau familial large. Ils sont peu nombreux de nos jours ceux qui  meurent encore à la maison: le spectacle de la mort a été relégué dans le secret des hôpitaux et des maisons d’accueil pour personnes âgées. 

Par ailleurs, traditionnellement, la culture et la philosophie étaient baignées de la mort et de la tragédie de la condition humaine. Sénèque nous rappelait déjà que « nous tombons tous dans l’erreur de croire que seuls les vieillards et les êtres déjà sur le déclin glissent vers la mort alors que déjà notre petite enfance et notre jeunesse, et finalement tout âge, nous y conduisent. » (1) La littérature française, pour ne citer qu’elle, regorge de romanciers, philosophes, essayistes, qui ont abordé la maladie, l’agonie et la mort au fil de leurs oeuvres. Citons simplement Montaigne pour qui « philosopher, c’est apprendre à mourir », Camus pour qui la certitude de notre mort est un des éléments qui révèle l’absurde de notre condition humaine.
Il semble que collectivement, la société ait occulté ce bagage au profit d’une vision « bisounours »  et consumériste de la vie, alimentée aussi par une croyance en la toute puissance du progrès technique. Jean-Pierre Le Goff évoque aussi les « nouvelles formes de spiritualités diffuses qui dissolvent la vie et la mort dans un grand tout naturaliste et cosmologique aux allures de paganisme post-moderne ». (2) 

Le choc des chiffres et des images 

Les décomptes journaliers des décès liés à la Covid-19, les images chocs des mourants en unités de soins intensifs, les files de cercueils attendant l’inhumation ou la crémation, tout cela a fait ressurgir brutalement au grand jour la réalité de la mort, dans un monde où s’était installé la croyance qu’on peut vivre et mourir en bonne santé. 

Comme le dit Jean-Pierre Le Goff, « c’est l’ensemble de la société qui n’était pas préparée à faire face à une telle pandémie. Non seulement par manque de moyens, mais parce qu’elle avait écarté le retour du tragique et de la mort de masse de son horizon. Cette pandémie a ainsi pu nous apparaître comme une catastrophe incompréhensible et injuste qui n’avait pas lieu d’être dans une société individualiste qui entretient le rêve de pouvoir vivre une jeunesse éternelle et de mourir en bonne santé. » (3)

Retiendrons-nous quelques enseignements de cette crise, apprendrons-nous à apprivoiser à nouveau l’idée et la présence de la mort comme partie de la vie?

(1) Sénèque. « Consolation à Maria ».  Cité par Jean-Pierre Le Goff dans « La Société malade ». Les essais. Stock. 2021
(2) Jean-Pierre Le Goff. « La Société malade ». Les essais. Stock. 2021
(3) Ibid 2

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