Où chercher le sens ?

On l’a déjà dit. Le chamboulement provoqué par la pandémie a, dans un premier temps du moins, entraîné de sérieuses prises de conscience. Et beaucoup se sont questionnés à propos du sens de leur existence. Et si cette question était inhérente à notre neurologie?L’évolution a façonné et perfectionné ce programme neurologique pour nous aider à survivre. Jusqu’au point où la survie étant assurée, la question du sens s’est reportée sur d’autres recherches de certitudes (assurées par la quête du gain, l’hyperconsommation entre autres). 

On parle aujourd’hui de post-vérité. « Concept selon lequel nous serions entrés dans une période (appelée ère de la post-vérité ou ère post-factuelle) où l’opinion personnelle, l’idéologie, l’émotion, la croyance l’emportent sur la réalité des faits ». (Larousse)

Voilà bien le signe de la perte de contrôle des individus sur leurs vies, la démonstration du vide de sens ; mais où est le sens ? 

Le sens est caché au fond de notre tête. Ou plutôt la structure qui nous pousse à rechercher du sens. Une partie du cerveau, appelée le cortex cingulaire antérieur, est en charge de la réduction du sentiment d’incertitude. Dans notre intelligence naturelle et non artificielle, les algorithmes fonctionnent à la recherche de la meilleure décision. La meilleure décision pour survivre. 
« C’était donc une définition primaire du sens , celle d’une capacité de déchiffrer des régularités au sein de l’environnement afin d’anticiper la suite et de se doter d’un certain degré de contrôle et donc d’améliorer ses chances de survie. (1)  

La programmation biologique est facile à envisager et celle-ci s’enrichit au fur et à mesure des expériences, essais, erreurs traversés au cours de l’existence. On comprend aussi que la structure, entrainant le cerveau et tout l’organisme, recherchant à réduire l’incertitude soit friande de rituels. D’autant que ces rituels partagés par d’autres individus seraient à même d’apaiser l’angoisse de la rencontre de ces individus, inconnus et potentiellement dangereux. 
La collectivisation des rituels et au-delà des valeurs morales, s’expliquerait entre autres par la découverte des neurones miroirs. « Ces neurones se mobilisent aussi bien lorsque nous voyons une personne réaliser un mouvement que lorsque nous faisons nous-mêmes ce mouvement. Les neurones miroirs font de nous des imitateurs-nés. Ils permettent de renforcer le sentiment d’appartenance à un groupe… et de maintenir une capacité de coopération. » (1)
Cette faculté d’imitation facilite également l’empathie, l’échange émotionnel. Et ainsi le partage des représentations mentales, des valeurs morales. 
« Dès l’instant où vous êtes certains que les autres croient dans les mêmes valeurs morales sacrées que vous, vous pouvez commencer à prédire avec une fiabilité accrue ce qu’ils sont susceptibles de faire ou de ne pas faire. » (1)
Nous avons bien dit « croient ». L’auteur insiste « la croyance ne vaut que parce qu’elle permet de former des attentes fiables sur les agissements des autres ». 

En ces temps d’incertitude, tous ces propos prennent une autre dimension. Le cortex est bien secoué depuis quelques mois. Sans autres considérations psychologiques, socio-politiques, l’analyse neurologique nous propose de de mettre en perspective le décours de la crise : adhésion collective dans un premier temps (qui vaut d’ailleurs encore) et montée progressive du doute, donnant naissance à plusieurs théories, ou croyances. 

Une autre découverte neurologique pourra éclairer la montée en puissance des thèses complotistes. Complotisme ou mise  en évidence d’une fonction essentielle à la survie de l’être humain.

« Le système de détection d’agents, localisé dans la partie antérieure de son cerveau,… ce groupe de neurones remplit, parmi d’autres fonctions, celle de détecter des intentions cachées derrière des faits potentiellement inquiétants ». On comprend l’avantage de la mise en place d’un tel circuit, qui n’est au fond qu’un système d’alarme comme on voit fleurir un peu partout. Évidemment, si la sensibilité de ce système est réglée au niveau le plus sensible, la paranoia n’est pas loin. Dans l’incertitude, il faut bien trouver une raison valable au désordre, à l’angoisse. Et libre à chacun d’élaborer le scénario qui lui conviendra. 

Pour en revenir au mimétisme et au rassemblement collectif de par les croyances, il nous faut évoquer la mise en évidence du « témoin de la croyance. Et c’est ce qu’on appelle le sacrifice ». Il s’agit « d’un moyen de prouver aux autres membres de sa communauté que l’on croit fermement à la divinité (pour laquelle on fait un sacrifice) en question et aux commandements sacrés qu’elle incarne ». Le sacrifice est la démonstration de la confiance. Dès lors la notion de sacrifice devient plus commune.  Et plus actuelle. Car que demande-t-on actuellement et en le nommant comme tel : le sacrifice de la liberté. Et le respect de cette norme sacrificielle permettra l’intégration sociétale et au cortex cingulaire d’être apaisé. « Il aime les sacrifices parce que ceux-ci lui permettent de croire en un ordre fiable ». Corollaire : la remise en question des valeurs partagées et des comportements qui en résultent, peut avoir des conséquences dramatiques car tout l’ordre social est menacé. « Les sentences particulièrement sévères prononcées à l’encontre des sacrilèges (incluant le blasphème)… sont en réalité l’expression d’une peur terrible : la peur de l’incertitude… »

En évoquant le sacrifice, il est bon de rappeler les travaux du philosophe René Girard, traversés d’un leitmotiv : le thème du désir mimétique. Rappel de la notion de mimétisme accouplé à la notion de désir. « Comme chaque désir, le désir de l’homme possède un objet désiré; cependant, la nature du désir humain est mimétique, c’est-à-dire qu’elle tend à imiter le désir d’autrui ».
Le mimétisme se corse, il doit se confronter au concept du désir, et à ses conséquences. Et comme déjà dit plus haut, l’individu en imitant l’autre, le rencontre sur son chemin. « Etant donné que le modèle et le disciple désirent le même objet, on créera entre eux une rivalité violente. »
On le sait, on le lit, on l’entend. L’homme n’a de cesse de méconnaître le mimétisme du désir et surtout la violence qui en résulte. Il a plutôt tendance à l’attribuer à d’autres …  « Il s’agit d’une auto-tromperie destinée à cacher l’absurdité du désir mimétique, d’un état de cécité et de torpeur devant la violence qui gouverne les rapports humains. En somme, le comportement primaire de l’homme vis-à-vis de son désir mimétique est substantiellement destiné à le cacher, à le considérer normal, en harmonie avec les autres individus, complètement étranger à n’importe quel conflit ou rivalité violente. » 

Mais heureusement, la recherche d’autres coupables ou d’autres causes permettra à l’individu de retrouver  la certitude d’un nouvel apaisement. « Comme nous le savons, dans les œuvres de Girard — à partir de La violence et le sacré — l’analyse du désir mimétique est accompagnée de la description du mécanisme de la victime émissaire, dont le sacrifice est le seul moyen apte à rétablir la paix dans la communauté et conclure la crise violente. La plupart des analyses girardiennes sont tournées vers la démonstration de l’existence, derrière les institutions culturelles humaines dont l’ethnologie s’occupe, d’une logique sacrificielle : les mythes, les rites, les textes de persécution cachent toujours la violence mimétique et sa résolution dans le sacrifice du bouc émissaire » (2)

Remise en question personnelle, un océan d’incertitudes à confronter, mise en place de rituels collectifs, des croyances à débusquer, la rencontre des complotismes, enfin le sacrifice consenti de certains individus. Tout cela nous rappelle une certaine sensation de déjà vu et pas seulement en 2020. Hier c’était vrai et cela risque de l’être demain, quand la prochaine crise débarquera…

(1)Sébastien Bohler Où est le sens ? Ed R.Laffont
(2) C.Tarditi Le Philosophoire 2004

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